Bruxelles, le 14 janvier 2014

*La Winter BRUNEAF (du 22 au 26 janvier) inaugure cette édition avec un nouveau comité élu le 10 octobre dernier, avec Didier Claes (president), Marc Leo Felix (secrétaire) et Patrick Mestdagh (vice-président et trésorier). Première foire d’art africain à Bruxelles, elle est la petite sœur de l’édition de juin de la Bruneaf. AMA avec Artkhade a rencontré le nouveau président pour savoir quelles sont ses ambitions pour cette foire.*
- **Pour cette nouvelle édition de Bruneaf, il y a eu un renouvellement du bureau de l’association qui gère cet événement, en quoi cela était-il nécessaire ?**
**D. C. :** Bruneaf qui existe depuis 24 ans, a été dirigée jusqu’à ces années par Pierre Loos qui en était le fondateur. Il s’agissait pour 2014 de renouveler l’équipe et de redonner un nouveau souffle à la foire. Pour accompagner la progression de l’événement, certaines choses devaient être changées, au niveau des expertises par exemple, je crois qu’une foire qui se respecte se doit d’avoir un comité d’experts.
- **Quelles ont été vos premières actions ?**
**D. C. :** Il y a cette création d’un comité d’experts pour passer dans les galeries donc, et j’ai créé un comité d’éthique avec cinq marchands qui fonctionnent un peu comme la commission qui surveille ce que fait le comité.
- **Pourquoi avez-vous ressenti le besoin de créer ce comité d’éthique ?**
**D. C. :** Car nous avons été critiqués sur ce qui s’y passait. Bruneaf, bien qu’étant une asbl, est une petite équipe. Certains avaient mis en doute la gestion intérieure comme la location des galeries, l’adhésion des nouveaux membres, car pour le devenir il faut normalement passer devant un comité et les membres rentraient finalement sans vraiment avoir été interrogés par le comité… Toute décision fait l’objet d’une petite enquête de la part du comité d’éthique. C’est très bien pris et la confiance est bien revenue. Le premier test est le Winter Bruneaf, événement qui existe depuis 2011 seulement. Pour remettre un peu les choses dans le contexte, Winter Bruneaf a été créé pour se dissocier des Nocturnes des Sablons auxquelles les galeries d’art africains participaient jusqu’alors et qui fédéraient tous les commerçants des Sablons fin décembre. Le public était très hétéroclite et ne nous correspondait pas. Nous avons décidé de nous décaler pour nous rattacher à la Brafa au niveau du calendrier. C’est important de le souligner car nous sommes plutôt contre la multitude d’événements qui se développent. Paris et Bruxelles se disputent la première place du marché, et il faut être clair, je ne cherche pas à essayer de rentrer dans cette course, chacune des capitales a sa propre identité.
- **Comment pourrait-on qualifier cette différence entre Paris et Bruxelles ?**
**D. C. :** On a notre personnalité et notre identité. Nous allons faire changer notre logo avec une nouvelle baseline rappelant que nous avons été la première foire d’art africain créée, ce qui pourrait être First African Art Fair. Nous sommes des pionniers et cette foire a été ensuite copiée, suivie, à Bruxelles même avec Baaf, AAB, avec ces foires d’archéologie, et même avec Parcours des Mondes à Paris ! Nous sommes précurseurs même dans les projets, nous étions les premiers à monter des expositions thématiques durant les foires.
- **Savez-vous ce qui va motiver un collectionneur à faire le choix de Bruxelles ?**
**D. C. :** Je crois que cela peut se jouer au niveau du lien historique de notre pays avec le Congo. Les amateurs des objets d’art du Congo vont préférer venir à Bruxelles, c’est une évidence! Ils vont rencontrer des spécialistes de la région et de ce type de pièces, et ils ont plus de chance de trouver ce type de pièce à Bruxelles. Ils vont s’orienter par rapport à leur goût.
- **On les trouve plus facilement à Bruxelles parce qu’il y a des collections historiques ?**
**D. C. :** Oui, un passé colonial également. Nous sommes le berceau de grands marchands depuis les années 1960. Les Américains autant que les Français ont toujours eu l’habitude de se fournir à Bruxelles. Lorsque j’ai commencé il y avait une foire à l’Hôtel Dassault d’art africain, mais elle n’a pas tenu longtemps, les Français étaient jaloux de notre système, ils ne comprenaient pas comment on réussissait à s’entendre et faire venir les gens du monde entier. On a pris pour acquis le fait que nous étions incontournables. Certains marchands français faisaient leurs emplettes pour acheter des pièces qu’ils revendaient ensuite à Paris. Les collectionneurs s’en sont rendu compte et ils ont fait le déplacement eux-mêmes.
Pour revenir aux collectionneurs qui se déplacent, il y a aussi notre personnalité et une chose importante : les ventes publiques se tiennent au mois de juin à Paris. Les gens en profitent pour faire un saut à Bruxelles, ce timing est important et un atout, contrairement au mois de septembre où il n’y en a pas. Les ventes publiques attirent un public important, ciblé, qui vient pour les ventes mais qui veut se rabattre ensuite sur les galeries. Beaucoup de collectionneurs font le pas de venir à Bruxelles à la fin de la semaine.
- **On retrouve cette querelle entre Paris et Bruxelles pour la première place dans la présentation de ce nouveau salon qui arrive en avril, Paris Tribal, qui martèle que c’est Paris la capitale des arts premiers. Sur quoi se base-t-on pour affirmer cela ?**
**D. C. :** Les grands n’ont pas besoin de s’exprimer de cette manière. Paris reste Paris, on ne peut pas la concurrencer par rapport à son histoire autour de l’avant garde, son aura n’est pas la même. Nous ne cherchons pas à lutter pour une place ou pour une autre. Il y a certaines avancées que nous n’avons pas, ne serait-ce qu’au niveau des musées : l’arrivée du musée du quai Branly a été une aubaine extraordinaire. Pour notre part, nous avons le musée de Tervuren qui est en travaux pendant 5 ans. Ce musée du passé qui était encore très ancré musée colonial deviendra un musée de demain, cela prend du temps ! À Paris, des tas de collectionneurs se sont créés après l’avènement du quai Branly, ce sera le cas une fois l’ouverture du musée de Tervuren. Deuxièmement, Paris compte beaucoup plus de marchands plus qu’à Bruxelles. Pour nous il faut mettre en avant la complémentarité des deux capitales. Il faut rester prudent sur le fait de ne pas trop multiplier les événements, le risque est dans la surabondance des propositions. Il y a une baisse de fréquentation dans les galeries, et face à la foule qui se presse au moment de Parcours des Mondes, certaines galeries pensent peut-être qu’il faut multiplier ce genre de rendez-vous pour faire revenir les gens en galeries. Mais dans l’année, plus il y aura d’événements, plus les choses seront dissolues. Nous n’avons pas créé Winter Bruneaf comme une foire supplémentaire, mais vraiment pour se dissocier de ces nocturnes du quartier des Sablons.
Bruneaf est vraiment une association qui sert aux marchands. Nous sommes la foire la moins chère du monde, 2.500 euros contre 7.500 euros à Parcours des Mondes, ce qui permet à des jeunes marchands de participer. Au mois de janvier, plusieurs marchands voulaient bénéficier de l’effet BRAFA et avaient créé des vernissages… Au lieu d’avoir l’air de pirates, nous avons essayé de travailler plus dans le sens de la collaboration, ce qui a été facilité parce que je suis vice-président de la BRAFA et président maintenant de Bruneaf. Je pars du principe que beaucoup viendront pour la BRAFA et aussi à Bruneaf, tout comme l’inverse est également vrai. Depuis que nous le faisons de cette manière, la fréquentation a augmenté pour les deux événements.
- **Au niveau du terme, comment vous positionnez-vous ? Vous parlez d’art premier ? D’art primitif ?**
**D. C. :** Art classique africain. Dernièrement, j’ai rencontré un Africain angolais d’origine et collectionneur qui me disait qu’il était très gêné par la terminologie actuelle, art premier, art primitif, et après une longue discussion, nous sommes tombés d’accord sur « art classique africain », c’est tellement plus simple et clair.
C’est plus juste aussi! Les autres termes sont tous portés par une connotation forte, et comme il y a l’art contemporain africain, il peut y avoir l’art classique africain! C’est une question qu’on ne me pose pas souvent mais c’est très important. J’ai fait une visite avec des collectionneurs du musée de Tervuren, et beaucoup étaient choqués par ce musée qui était un musée colonial, d’histoire naturelle de l’Afrique. On vit dans un monde où les choses évoluent et il faut changer certaines choses.
- **Aujourd’hui, comment se comporte le marché de l’art classique africain ? Y a-t-il une demande particulière sur une ethnie, un pays ?**
**D. C. :** L’amateur aujourd’hui ne s’intéresse pas forcément à une ethnie ou une rareté de pièces, il s’intéresse à la qualité. Un chef-d’œuvre obtient des records de prix, peu importe l’ethnie. Pendant très longtemps en vente publique, lorsque chef-d’œuvre du Nigéria ou du Cameroun n’obtenait pas de beau prix, aujourd’hui, quelle que soit l’origine d’un objet, si c’est un chef-d’œuvre, il obtient des prix records.
- **Qu’est-ce qu’un prix record ?**
**D. C. :** Le record est toujours celui du masque Fang de la collection Vérité en 2006 : 6 millions d’euros. Des objets ont fait des gros prix, mais depuis il n’y a pas eu d’objet équivalent de qualité qui serait passé en vente publique.
- **Comment définir un chef-d’œuvre ?**
**D. C. :** La première chose est la qualité plastique, lorsque le maître a réussi à faire ce qu’il y a de mieux, on arrive dans le suprême de l’art. Dans les objets ethniques, l’ancienneté est primordiale, ainsi que l’usage car ce sont des œuvres d’art rituelles : il faut que ces objets soient chargés de la patine sacrificielle ou son esprit. Il faut ces trois choses. En 4e, je mets toujours entre parenthèses la provenance. Un objet de qualité moindre avec une belle provenance risque de faire un prix plus soutenu qu’un objet sublime sans provenance.
- **Lorsque vous parlez de provenance, il s’agit du pedigree, de la collection d’origine ?**
**D. C. :** Oui, ainsi que des publications. Nous avons eu l’exemple récemment chez Christrie’s lors de la vente Krugier (le 4 novembre 2013 à New York) avec un masque Baoulé qui s’est vendu 1,445 million de dollars, à la main il aurait fait 150.000 dollars sans cette provenance. Le fait qu’il ait appartenu à Picasso a été décisif. Lorsqu’il s’agit de provenances de ce type, je peux comprendre, on ne parle pas de n’importe qui.
C’est une seconde charge. Oui, en effet, on a le regard de personnalités reconnues et très avant-gardistes sur le monde de l’art. La personne qui achète un masque comme celui-là n’achète pas un masque de Côte d’Ivoire mais un masque de Picasso. C’est un jeu qu’on accepte lorsque la provenance est magique. Il ne faut cependant pas acheter une pièce en pensant que la provenance peut servir à l’authentification, ce que beaucoup de gens font. C’est un monde qui est souvent lié au problème des faux et des objets tardifs, les gens s’attachent au pedigree pour s’offrir une authentification de la pièce. Ce qui peut être crédible, mais tout aussi ne pas l’être car on connaît des faux depuis un siècle en art africain.
- **Il y en a beaucoup ?**
**D. C. :** Non, je dis que le problème du faux est un faux problème. D’abord, le faux n’est pas spécifique à l’art africain, on le trouve partout et même dans l’art contemporain. Lorsqu’il y a des problèmes de faux dans l’art moderne, on est face à des filières mafia, ou dans le mobilier design, il y a eu un scandale il y a quelques années avec Prouvé et Perriand. Alors pourquoi ? Parce que dans cet art là les gens se fient seulement à la signature et au certificat. Pour nous, dans l’art africain, ce n’est pas la signature puisqu’il n’y en a pas ! C’est l’œil. Un objet faux peut avoir n’importe quelle provenance ou historique, s’il est faux c’est indéniable. Le problème du faux est 10 fois plus minime qu’ailleurs. Lorsqu’un objet induit un doute, on n’y touche pas. Je n’ai jamais vu de faux chez des marchands de qualité. J’ai déjà vu des faux en ventes publiques par contre oui.
- **Est-ce qu’il y a des demandes en art classique africain qui sont plus prenantes en dehors des chefs-d’œuvre ?Est-ce que vous savez que, pendant Bruneaf, vous allez avoir une demande précise sur tel type d’objet ?**
**D. C. :** C’est spécial de répondre à cette question mais c’est réel, il y a une demande bien précise sur les Songye, une ethnie du Congo ex-Zaïre, ce sont des fétiches. Il y a 8 ans, j’ai organisé une exposition à Paris sur cette ethnie, il y avait peu de choses connues. J’avais tout vendu à l’époque, et quelque temps après un ouvrage sur le sujet a été publié, suivi par quelques objets qui ont fait des records en vente, ce qui a changé complètement la vue du marché sur ces objets-là. J’irais même plus loin, lorsque je trouve une pièce de cette ethnie, je la vends avant même de l’avoir achetée, tellement ce sont des objets rares.
- **Quelle est la caractéristique de ces objets ?**
**D. C. :** On les reconnait car c’est une statuaire assez rigide, souvent pleine de charges magiques et qui ont une force assez incroyable. Ces sculptures plaisent aux collectionneurs d’art contemporain. À un moment donné, les collectionneurs étaient toujours à la recherche de certains objets, les intérieurs changent, tout comme les goûts et la mode, en même temps, le goût sur l’art africain a changé. On s’est rendu compte que ces objets, qui étaient vraiment sous-estimés à un moment donné, sont vraiment plus rares qu’on ne pensait et en plus ils n’avaient rien à envier à certains objets à la mode, les Fang en France par exemple. Aujourd’hui, les Songye font des prix plus soutenus que les Fang. Il y a 10 ans un Fang était six à huit fois plus cher qu’un Songye, aujourd’hui c’est le contraire. Donc il y a un effet de mode.
- **Dans quelle fourchette de prix ?**
**D. C. :** Certains petits Songye peuvent aller de 3.000 euros à 2 millions d’euros ! Parce que le record a été adjugé il y a deux ans pour un petit Songye de 18 cm à 2 millions d’euros. Tout dépend de la qualité plastique. Pour Bruneaf, j’en présente un petit qui sera autour de 4.500 euros, qui est aussi de très bonne qualité!
- **Les objets Songye se trouvent essentiellement en Belgique ?**
**D. C. :** Lorsqu’un collectionneur recherche ce type de pièce, il se tourne vers les marchands belges comme les collectionneurs qui recherchent des pièces de Côte d’Ivoire vont se tourner vers un marchand français. C’est aussi la complémentarité entre les deux capitales liée à l’historique de chaque pays.
- **Quant au prix des objets qui vont être vendus ?**
**D. C. :** Je pense que de nature Paris a toujours été plus cher, tout simplement parce que les marchands sont plus à l’aise à Bruxelles qu’à Paris. On peut considérer une différence d’une dizaine de pourcents plus cher. On sent que les prix sont majorés tout simplement parce que Paris est aussi victime de ses ventes publiques. On peut surfer sur la vague des prix obtenus dans les ventes. Le vrai problème de l’art africain est un problème d’évaluation, ce qu’on n’a pas dans les autres domaines. Une table de Prouvé de telle année est à tel prix. Pour nous les objets sont des pièces uniques. Nous organisons des conférences à partir de juin pour rassurer les collectionneurs pour qui la plus grande crainte n’est pas d’acheter un faux mais de ne pas acheter au juste prix. Le problème que j’ai face à un nouveau collectionneur est de justifier un prix. Lorsqu’il voit ce Songye à 2 millions de dollars et l’autre à 5.000 euros, pour lui c’est le même, il ne comprend pas!
- **Comment faites-vous pour fixer et justifier un prix ?**
**D. C. :** Il y a les ventes publiques, mais on retient l’objet qui a fait un record, mais on ne regarde pas ceux qui n’ont pas été vendus. La meilleure des choses est de connaître son métier, et là on peut réunir les trois critères : matière, patine, usage, et provenance, restauration, état de l’objet, des tas de choses interviennent pour la définition d’un prix. Et le pedigree peut faire basculer le prix. Ensuite, un objet qui est magnifique de sculpture mais qui n’a pas la patine ne pourra pas faire un bon prix. Celui qui a une bonne patine mais qui n’a pas la bonne sculpture fera un prix différent. C’est ce qu’on essaie d’expliquer. La vente publique peut nous servir d’outil, mais ce n’est pas parce que des tableaux font des prix soutenus que les prix en galerie vont s’envoler. Si on veut garder nos clients en galerie, il faut garder l’optique essentielle qui est l’objet, et initier l es collectionneurs. Je ne connais aucune collection qui s’est faite en ventes publiques. Les objets qui passent en vente publique sont essentiellement des objets qui viennent de chez les marchands. Toutes les collections importantes qui passent en ventes publiques se sont faites à Bruneaf, à Brafa, à Parcours des Mondes… en allant voir des marchands. Il reste important de conseiller, les ventes publiques doivent faire un chiffre.
- **On a beaucoup parlé de l’Afrique, il y aura d’autres territoires représentés à Bruneaf ?**
**D. C. :** Oui, il y a une grande partie consacrée à l’Afrique noire, mais il y a aussi des marchands d’archéologie (Égypte ancienne…) et des marchands d’art asiatique, et dans Bruneaf même des marchands qui font de l’Indonésie, Océanie. Mais le noyau dur est Afrique, Indonésie et Océanie, avec un point fort 60-65% pour l’Afrique.