Paris, 24 mai 2016

*Julie Arnoux est déléguée générale de la société des Amis du quai Branly. Depuis douze ans, elle dirige cette association qui soutient le développement et le rayonnement du musée. Parallèlement à cette fonction, il y a trois ans, elle a créé Delvoyeurs. Au cœur du projet qu’elle partage avec ses trois associés fondateurs : concevoir et diffuser des expositions, développer des projets éditoriaux, produire les œuvres d’artistes contemporains et accompagner les acteurs de la culture en matière de stratégie de développement. Julie Arnoux s’est entretenue auprès d’Art Media Agency, notamment dans le cadre du projet Bourgogne Tribal Show, du 26 au 29 mai 2016.*
- **Vous organisez actuellement avec Delvoyeurs le Bourgogne Tribal Show. Quelle est la nature de ce projet ?**
**J. A. :** Le Bourgogne Tribal Show est une idée assez folle, née dans l’esprit de quatre marchands d’art dit « primitif » : Laurent Dodier, Bruno Frey, Jacques Lebrat et Anthony Meyer. Leur projet était de créer un événement festif et convivial dans un lieu différent. Ils ont fait part du projet à Bruno Mory, galeriste d’art contemporain installé en Bourgogne et qui dédie une part importante de son travail à la sculpture monumentale et à la photographie. Ces cinq marchands ont sollicité Delvoyeurs à l’époque où l’agence était encore très jeune. Nous n’avions jamais organisé de foire, mais l’idée était vraiment stimulante.
Nous disposons d’un lieu magique, la Bourgogne de Saône-et-Loire qui a conquis tout le monde. Partir loin de la capitale, des grands centres, des grandes villes est un pari et nous voulions créer quelque chose qui utilise les codes des grandes foires, tout en les faisant évoluer — c’est dans cet esprit que nous avons choisi une vache charolaise comme visuel. Nous voulons nous amuser, être novateurs tout en maintenant une forte exigence. Notre liste de participants réunit des marchands confirmés et d’autres, peut-être plus confidentiels, des Français, des étrangers, des Parisiens, des provinciaux et cela correspond à notre volonté de représenter l’ensemble du marché et des acteurs du milieu des arts « primitifs ».
Nous n’avons pas proposé aux marchands des stands individuels mais des espaces à partager sous la forme de binômes ou de trinômes, en respectant les affinités. L’idée étant de travailler sur des territoires, des regards, des approches en leur donnant une forme vivante. Nous mettons à disposition des galeristes plus d’espace et plus de temps afin qu’ils puissent raconter leur histoire et celles de leurs objets.

- **On sent l’idée de promouvoir un temps long, mais comment comptez-vous faire venir les collectionneurs en Bourgogne ?**
**J. A. :** Le Bourgogne Tribal Show répond aux attentes du moment. Nous vivons des temps parfois difficiles, et la perspective de pouvoir passer deux ou trois jours en Bourgogne, le simple fait de prendre le temps, correspond à un désir des amateurs et des collectionneurs. En proposant un salon sous une forme moins impressionnante mais peut-être plus conviviale que Frieze, TEFAF, ou même le Parcours des mondes, nous espérons attirer d’autres types de publics — amateurs d’art ou de culture mais pas forcément amateurs d’art « primitif ».
Nous nous sommes appuyés sur des ambassadeurs tels que Le Consortium à Dijon, le FRAC Bourgogne ou l’Abbaye de Cluny. Son administrateur, François-Xavier Verger, fait un travail remarquable, et nous a offert un espace d’exposition dans « Le Farinier », l’un des bâtiments historiques de l’Abbaye. L’Abbaye étant originellement un lieu de sépulture. Nous avons proposé aux exposants qui investiront l’espace de travailler sur le thème de la mort. Nous nous appuyons aussi sur le musée des Confluences de Lyon, qui est partenaire de l’événement et sur le musée africain de Lyon qui rassemble une collection de très grande qualité.
Concernant le quai Branly, pour ses dix ans, l’institution va être rebaptisée « Musée du quai Branly – Jacques Chirac ». Jacques Chirac est membre d’honneur de la société des Amis du quai Branly et nous avons eu le plaisir de le voir siéger à notre conseil d’administration à de nombreuses reprises. C’est son musée et les équipes savent ce qu’elles lui doivent. Une grande exposition intitulée « Jacques Chirac et le dialogue des cultures » inaugurera une semaine de festivités pour fêter les dix ans de l’institution et sera visible du 21 juin au 9 octobre 2016.
Ce sera une belle manière de montrer ce que l’on doit à Jacques Chirac, l’impulsion qu’il a donnée à cette aventure et aussi une opportunité de dévoiler certains aspects de l’homme que le grand public connaît moins. Je me souviens avoir entendu, lors d’un conseil d’administration, Jacques Chirac évoquer des œuvres, j’avais été marquée par la précision de son regard, sa curiosité insatiable, et sa grande connaissance des arts extra-européens.

- **En créant ce musée, a-t-il vraiment contribué à changer notre regard sur l’art tribal ?**
**J. A. :** Notre regard évolue en permanence. Nous sommes dans une perpétuelle reconstruction de notre manière d’appréhender le monde. Dès 2006, le quai Branly avait organisé une exposition fondatrice intitulée « D’un regard l’Autre » qui interrogeait la manière dont nous regardons les arts extra-européens, extra-occidentaux.
Notre regard a évolué entre autres car le musée a exploré le champ des arts « primitifs » de façon différente. Le quai Branly propose des perspectives nouvelles. Cette institution est aujourd’hui devenue une véritable cité culturelle avec une programmation de spectacles, de films, une université populaire remarquable, le tout avec un rythme d’expositions soutenu. C’est l’ensemble de ces activités qui contribue à changer notre regard. Le musée reçoit près de 1,4 million de visiteurs par an, autant de personnes qui découvrent ou bien approfondissent leurs connaissances. Le regard ne peut que changer.
- **Quelles conséquences ?**
**J. A. :** On peut choisir d’appréhender un objet du point de vue ethnologique ou ethnographique, historique, ou du point de vue de ses qualités esthétiques. Nous avons aujourd’hui les outils pour appréhender un objet dans toute sa complexité. Nous sommes capables d’identifier des mains d’artistes, des ateliers… Cela implique une approche moins binaire. Il faut se frayer un chemin entre ces problématiques, plutôt que de choisir l’une contre l’autre. Nous tentons de rendre aux objets leur complexité — que l’on ne maîtrise jamais totalement.
Sortir d’une position ethnocentriste est très complexe, et nous devons utiliser des mots qui ne correspondent pas toujours à ces objets. Il faut donc faire parler ces objets prudemment. Tenter une parole prudente consiste à projeter le moins possible. Il y a cette prise de conscience.
Votre action dans le cadre de la Société des Amis du quai Branly comporte trois missions : la restauration des œuvres, l’enrichissement de la collection et le soutien à la recherche. Avant même que le projet ne s’incarne, quatre ans avant l’inauguration, la présidence du musée avait souhaité créer une Société d’Amis qui soit proche de l’institution. Les Amis sont amateurs, collectionneurs, marchands, experts, scientifiques, représentants de maisons de ventes et ils accompagnent la vie du musée dont ils sont les premiers ambassadeurs.
Nous avons un fonctionnement classique, basé sur la collecte de dons annuels. Avec ceux-ci, nous enrichissons les collections mais nous tenons aussi à les valoriser en finançant des programmes de restauration — une mission à mes yeux fondamentale. Nous avons restauré deux œuvres majeures : le grand mât-totem Kaiget Seligmann et la tête Moaï de l’île de Pâques qui accueillent les visiteurs dans le hall du musée. Plus récemment, pour l’exposition « Philippines, archipel des échanges », la Société des Amis a financé la restauration d’une cuirasse de guerrier de l’île de Mindanao, qui n’aurait pu être exposée sans ce travail de restauration.
Parallèlement, les acquisitions nous permettent de créer un lien très fort entre la Société des Amis et son musée. Nous plaçons le donateur au plus près de ce qu’il aime, c’est-à-dire les œuvres, que la Société lui apprend à mieux connaître. Enfin nous avons développé un volet recherche auquel je tiens infiniment car l’enrichissement des collections va de pair avec l’approfondissement des connaissances. C’est pourquoi nous finançons chaque année une ou plusieurs bourses de recherche pour le Musée.

- **Comment procédez-vous ?**
**J. A. :** Notre conseil d’administration, présidé pendant douze ans par Louis Schweitzer, puis depuis deux ans par Lionel Zinsou, est ce que doit être un conseil d’administration, c’est-à-dire un outil de levée de fonds — 580 000 € en 2015 pour 400 donations (NDLR). Nous récoltons des fonds de différentes façons : les dons des Amis, plusieurs cercles d’acquisition comme le Cercle Lévi-Strauss ou le Cercle pour la Photographie, les dîners de gala annuels, etc.
- **Quelle différence avec le système américain ? Les trustees sont impliqués dans les musées, tandis que la Société des Amis est une personne morale distincte du musée ?**
**J. A. :** Oui, nous sommes un outil au service de l’institution. Nous aidons le musée en fonction de ses besoins. C’est important que chacun reste à sa place. Parmi les donateurs, aucun ne se mêle de la politique du musée, et nous sommes vigilants sur ce point. Les Amis viennent parce qu’ils aiment le musée, les collections et qu’ils désirent soutenir l’institution.
- **Quels projets aimeriez-vous mettre en place avec la société des Amis ?**
**J. A. :** Développer notre tout jeune Cercle pour la Photographie. Les formidables collections de photographies du musée sont moins connues du public. C’est un domaine qui lie l’art contemporain et l’art tribal et nous permet d’attirer un public différent, de nouveaux profils d’amateurs et de collectionneurs.

- **Le marché de l’art tribal semble se polariser. Quel regard portez-vous sur ce phénomène ? Comment une institution comme le quai Branly mène-t-elle sa politique d’acquisition ?**
**J. A. :** Le marché est exactement ce que l’on en fait. Je ne parlerais pas d’une polarisation du marché. Quand on voit ce que proposent les galeries, foires et maisons de ventes, ce constat ne me vient pas à l’esprit. Le musée du quai Branly effectue des acquisitions prestigieuses, mais aussi des acquisitions plus confidentielles ou scientifiques. Dire d’une pièce qu’elle est de « qualité muséale » ne veut pas dire grand-chose et relève de la communication.
Le Parcours des mondes réunit soixante marchands qui proposent des pièces à tous les prix, ce qui montre à mon sens que le marché n’est pas polarisé. Néanmoins, je pense que l’exigence est de plus en plus importante, au-delà du prix de l’objet. Acheter une pièce aujourd’hui ne se fait pas dans les mêmes conditions que dans les années 1950. Un collectionneur dispose de beaucoup plus d’informations, et cela aiguise les choix. Plutôt qu’une polarisation du marché, je constate plutôt une exigence de plus en plus forte de la part des acheteurs.